Sidi Akensous, l'Homme de la Voie
Biographie allégée de Sidi Muhammad Akensous.
Sidi Muhammad b. Ahmad Akensous (ou Al-Kansoussi)
Cet homme est un des hommes que les mots ne peuvent décrire, toute description contiendrait sans doute un manquement à son égard, il était une montagne de la Sharî‘a et une montagne de la Haqîqa et une montagne de la Tarîqa, il sut joindre entre la vie spirituelle, la vie académique et la vie étatique. La vie spirituelle étant le Pôle de son époque et le Secoureur de son temps et ayant dans la Voie une place remarquable et un héritage parfait de la part du Shaykh Sidi Ahmad at-Tijânî (radiya Allâh ‘anh). La vie scientifique et académique étant parmi les hommes de lettres les plus distingués non seulement du Maghreb mais du monde musulman tout entier, il regroupa toutes les sciences et acquit toutes les connaissances, à la fois religieuses et profanes. Il fut poète, juriste malékite, linguiste, historien, théologien ash‘arite et même chimiste. Quant à la vie étatique, il fut, alors que son âge n’atteignait pas les vingt-cinq ans, ministre rapproché du Sultan Moulay Slimân Al-‘Alawî (radiya Allâh ‘anh).
Nous ne prétendrons donc pas le décrire ce qui serait une prétention farfelue mais simplement citer quelques points importants de sa biographie.
Naissance et enfance
Son nom est : Sidi Muhammad b. Ahmad b. Yûnus b. Mas‘ûd Akensous. Akensous revenant à la noble tribu des Idaw Knsouss du Souss marocain, son ascendance remontant au noble clan Prophétique Hâshimite de la tribu des Quraysh, et ce par Ja‘far b. Abî Tâlib un des cousins du Messager d’Allâh (qu’Allâh prie sur lui et le salue).
Il est né en 1211 de l’Hégire (soit 1796 ou 1797 de l’ère commune) dans les terres de la tribu de Tanmrat. Son père est décédé alors qu’il était encore enfant.
Son apprentissage
Après le décès prématuré de son père, le jeune Sidi Muhammad fut confié à ses oncles maternels établis à la célèbre Zâwiya Nâsiriyya de Tamgrout, qui constituait alors l’un des plus importants centres de savoir du Maghreb. C’est là qu’il mémorisa le Noble Coran, étudia les principaux ouvrages fondamentaux (al-ummahât) et acquit les bases des sciences religieuses et linguistiques.
Lorsque sa formation élémentaire fut achevée, il entreprit, en l’an 1229 de l’Hégire (1814), le voyage vers Fès, alors capitale intellectuelle du Maroc. Il s’installa à la madrasa des Ṣaffârîn, où il demeura de longues années entièrement consacré à l’étude. Il avait là-bas un compagnon d’étude du nom de Muhammad b. Idrîs Al-‘Amrawî (qui deviendra ministre plus tard) dont la maison était proche de la Zâwiya de notre Shaykh (radiya Allâh ‘anh), ainsi Sidi Akensous était obligé de passer devant celle-ci pour se rendre chez son ami. Durant ses passages, l’un des disciples de notre Shaykh, Sidi Muhammad Al-Ghâlî Boutâlib Al-Hasanî le remarqua, c’est alors que le Shaykh lui dit : « Je vois que tu regardes beaucoup à ce jeune berbère et tu le remarques par ton regard à chacun de ses passages devant la porte de la Zâwiya, si tu l’aimes et que tu le veux, alors nous te le donnons ». Ainsi notre Shaykh a annoncé sa prise de la Voie bien avant sa réalisation.
Son attachement à la Voie Tijâniyya
Les ancêtres de Sidi Muhammad appartenaient depuis plusieurs générations à la Tarîqa Nâssiriyya. Lui-même fut d’abord élevé dans cette tradition spirituelle.
Cependant, lors de son séjour à Fès, il découvrit la Tarîqa Tijâniyya, dont la renommée s’était alors répandue dans toute la ville peu après le décès de son fondateur, notre maître Sidi Ahmad at-Tijânî (qu’Allâh sanctifie son secret). Il raconte qu’il a entendu parler des spécificités et des bienfaits de cette Voie, mais resta dans une hésitation profonde due à son lien particulier avec la Tarîqa Nâssiriyya.
Il se trouve qu’il y avait un majdhûb (homme dont l’esprit est partiellement ou totalement altéré par la force des Manifestations Divines qu’il subit, ce genre d’hommes racontent et font des choses étranges) dont le nom était Sidi Ahmad Al-Ghiwân qui, à chaque fois qu’il le rencontrait lui disait : « Je veux te ramener à la Voie de la Connaissance et toi tu fuis », et il disait ceci avec une certaine violence. Et parfois il venait même à l’insulter, jusqu’à dire : « Par Allâh, si tu n’entres pas dans la Voie de la Connaissance je te ferai telle chose et telle chose » en le menaçant.
Jusqu’à ce qu’un jour, un homme parmi les awliyâ’ Tijânî prit la main de Sidi Akensous et l’amena à la Zâwiya tout en lui racontant sur le chemin certaines des histoires de notre Shaykh Sidi Ahmad at-Tijânî (radiya Allâh ‘anh), il lui indiqua notamment qu’il était nécessaire pour lui de rentrer dans la Voie (ce qui est un cas étrange et spécifique car l’ordre est clair dans la Voie : ne jamais appeler quelqu’un à y entrer). Arrivés à la Zâwiya, et le jour était un vendredi, il entendit les vers chantés :
Nous te voulons, nous t’aimons, ceci est notre don — Dépense donc, ou garde pour toi, tu resteras une source de l’amour
Il finit alors par embrasser cette Noble Voie.
Son rôle dans la diffusion de la Tijâniyya fut déterminant. Tout le monde s’accorde sur le fait qu’il fut la principale raison de sa diffusion au Souss.
En l’an 1262 de l’Hégire, il fonda à Marrakech, dans le quartier des Mouwâssîn, une Zâwiya tijânie qui devint rapidement un haut lieu d’enseignement, de dhikr et d’éducation spirituelle. Après son décès, cette Zâwiya fut dirigée successivement par son fils Sidi al-‘Arabî puis par son petit-fils Sidi Yûsuf, demeurant un important foyer de transmission de la Tarîqa.
Sidi Akensous fut reconnu comme l’un des plus grands héritiers spirituels de Sidi Ahmad at-Tijânî. Il défendit la Voie face à ses détracteurs avec une remarquable maîtrise scientifique, notamment dans son célèbre Al-Jawâb al-Muskit, devenu l’un des ouvrages classiques de la littérature apologétique tijânie.
Tous ceux qui l’ont connu soulignent l’équilibre exceptionnel de sa personnalité. Malgré les plus hautes fonctions politiques qu’il occupa, il demeura un ascète, profondément détaché des honneurs, fidèle à la Sunna et animé d’une sincérité exemplaire. Il incarnait le modèle du savant qui met la politique au service de la religion, et non la religion au service de la politique.
Ses fonctions
L’excellence de Sidi Akensous dans les sciences de la langue arabe, de la rédaction administrative et de la correspondance officielle parvint rapidement jusqu’au sultan Moulay Slimân.
Celui-ci le fit d’abord entrer dans la chancellerie royale comme secrétaire, avant de l’élever au rang de ministre (wazîr) en l’an 1235 de l’Hégire (1819-1820), alors qu’il n’avait pas encore atteint l’âge de vingt-cinq ans.
Cette nomination intervenait dans une période particulièrement délicate pour le Sultanat alaouite, confronté à de nombreuses difficultés tant intérieures qu’extérieures. Le jeune ministre se vit confier plusieurs missions diplomatiques et administratives particulièrement sensibles, qu’il accomplit avec compétence et discernement.
À la mort de Moulay Slimân en 1238 H, son successeur Moulay ‘Abd ar-Rahmân confirma immédiatement la confiance qu’il lui accordait. Reçu dès les premiers jours du nouveau règne, Sidi Akensous participa aux réflexions concernant les affaires majeures de l’État.
Tout au long de sa carrière politique, il conserva une réputation d’intégrité exemplaire. Les chroniqueurs soulignent qu’il ne laissa jamais les exigences du pouvoir compromettre sa fidélité aux principes de la Sharî‘a, ni son engagement spirituel.
Son œuvre
Sidi Muhammad Akensous laisse une œuvre considérable qui témoigne de l’étendue exceptionnelle de son savoir.
Son ouvrage le plus célèbre demeure Al-Jaysh al-‘Aramram al-Khumâsî fî Dawlat Awlâd Mawlânâ ‘Alî as-Sijilmâsî, vaste chronique consacrée à l’histoire de la dynastie alaouite, rédigée à la demande du sultan Sidi Muhammad b. ‘Abd ar-Rahmân. Cette œuvre constitue aujourd’hui encore une source majeure pour l’histoire du Maroc du XIXᵉ siècle.
Il composa également Al-Jawâb al-Muskit, l’une des plus importantes défenses doctrinales de la Tarîqa Tijâniyya ; Al-Hulal az-Zanjafûriyya ; Husâm al-Intisâr ; Khamâ’il al-Ward wa an-Nasrîn ; un important Dîwân poétique ; de nombreuses correspondances officielles et privées ; une longue maqâma littéraire ; un traité de chimie (al-kîmiyâ’) ; des annotations sur de nombreux ouvrages ainsi qu’un commentaire de la célèbre Lâmiyyat al-‘Ajam.
Son style littéraire est unanimement salué par les spécialistes. Sa prose, particulièrement élaborée, s’inscrit dans la grande tradition de la chancellerie maghrébine, tandis que sa poésie révèle une parfaite maîtrise de la langue arabe classique.
Historien, juriste, théologien, linguiste, poète, mathématicien, astronome, médecin, chimiste et maître spirituel, il apparaît comme l’une des dernières grandes figures encyclopédiques du Maroc précolonial.
Son décès
Après une longue vie consacrée au service de la religion, de la science et de la communauté musulmane, Sidi Muhammad Akensous fut éprouvé, dans les dernières années de son existence, par la perte progressive de la vue. Il accueillit cette épreuve avec patience et satisfaction du décret divin.
Il retourna à son Seigneur le mardi 29 Muharram 1294 de l’Hégire, correspondant au 14 février 1877.
Ses funérailles réunirent une foule immense de savants, de disciples, de dignitaires et d’habitants de Marrakech, témoignant de l’immense estime dont il jouissait auprès de toutes les couches de la société.
Il fut inhumé au cimetière as-Suhaylî, à proximité du mausolée de l’imam Abû al-Qâsim as-Suhaylî, à l’extérieur de Bâb ar-Rubb, où sa tombe demeure jusqu’à aujourd’hui un lieu visité par ceux qui connaissent le rang qu’occupait cet immense savant dans l’histoire du Maroc, de la Tarîqa Tijâniyya et des sciences islamiques.
Sources principales : Kashf Al-Hijab de Sidi Ahmad Skiredj, avec l'authentification du Professeur Sidi Muhammad Ar-Radi Guenoun (les annotations de ce dernier ont aussi permi d'ajouter certains details). Al-Ma'ssoul.
Par le faible serviteur Anas Al-Hassani.